TRAVAIL DE RECHERCHE ETUDIANT - Raihana Oliveira

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TRAVAIL DE RECHERCHE ETUDIANT - RAIHANA OLIVEIRA

Bravo à Raihana, étudiante à l'EDNH en 3ème année de Bachelor Diététique et Nutrition Sportive à Nice !

Quels sont les troubles du comportement alimentaire chez les sportifs de haut niveau ?

 

Introduction

 

Le sport est évidemment perçu comme source de santé, procurant de multiples bienfaits physiques et psychiques. Il a toujours été jugé positif dans notre société, un fait qui n’est absolument pas à critiquer. Toutefois, lorsque la pratique sportive s’intensifie, que la course à la performance vire à l’obsession, qu’en est-il ? Nombreux sont les sportifs qui, pour la réussite, tombent dans une spirale obsessionnelle et psychologique de comportements dits « compulsifs », de ce que l’on appelle les « troubles du comportement alimentaires ». Pourtant, ces faits restent encore aujourd’hui assez peu mis en lumière, notamment dans le monde sportif, et bien au contraire, ils semblent être mis volontairement sous silence, sous peine d’entacher la réputation glorifiante du sport à haut niveau et de ses athlètes. 

 

Cependant les troubles du comportements alimentaires (TCA) chez les sportifs de haut niveau, sont un fait bien réel, et non pas sans danger pour la santé physique et mentale. Appelés aussi, « troubles des conduites alimentaires », ils traduisent un ensemble de troubles d’ordre psychique conduisant à des pratiques alimentaires anormales. De plus en plus fréquents, dans une société où prône l’idéal de la minceur, l’esthétique et la performance, il est aujourd’hui essentiel de briser les tabous à ce sujet et d’en comprendre l’origine, le fonctionnement, et les risques. En France 1.5 % souffrent de ces troubles du comportement alimentaire, dont la majorité sont des femmes (à 90%), même si de plus en plus d’hommes en font partis et d’autant plus dans une société qui se veut de plus en plus portée sur le physique. 

 

Le sport professionnel et à haut niveau reste toutefois encore, un bon alibi pour justifier certaines pratiques, et certains sportifs aux apparences parfois alarmantes. La combinaison du contexte sociologique ambiant et des contraintes liées à la pratique sportive de haut niveau semblerait favoriser l’instauration de ces troubles. Mais alors, quels sont ces troubles du comportement alimentaire chez les sportifs de haut niveau ? Dans cette étude, nous nous attarderons sur les différents troubles du comportement alimentaire (TCA) qui existent dans le monde sportif. Nous verrons d’abord, ce que sont et représentent réellement ces troubles, comment s’instaurent-t-ils à travers la pratique sportive, et enfin, quels en sont les risques ? 


 

 

Le comportement alimentaire est déterminé par un système biopsychologique complexe, au moins au service d’une triple demande : Energétique, d’ordre biologique ; hédonique (recherche de plaisir), d’ordre affectif et émotionnel ; et symbolique, d’ordre psychologique, relationnel et culturel.

 

L’alimentation est essentielle au métabolisme afin de faire « fonctionner la physiologie » [1], le comportement alimentaire lui, couvre un moment hédonique (pour le plaisir), empreint par l’aspect relationnel et culturel. 

 

Ainsi, un comportement alimentaire est considéré comme « normal » s’il satisfait sa triple fonction : biologique (liée aux besoins physiologiques de l’organisme à la survie), affective et relationnelle, et qu’il contribue au maintient d’un bon état de santé physique et mental. Le comportement alimentaire dépend ainsi de multiples facteurs, génétiques et psychologiques individuels, mais aussi influencé par des facteurs environnementaux, familiaux et socioculturels, permettant en quelque sorte, aux individus de prendre une place dans leur environnement. A l’inverse, un comportement alimentaire est dit pathologique si la conduite alimentaire entraîne des conséquences néfastes sur la santé et/ou témoigne d’une difficulté existentielle [2].

 

Ainsi, chez certains individus, et pour différentes raisons, apparaissent des troubles du comportement alimentaire, perturbant leur relation à l’alimentation, si bien que l’alimentation perd ses rôles basiques et vient répondre à d’autres motivations conscientes ou inconscientes. Les troubles du comportement alimentaire peuvent être définis comme étant « l’ensembles des attitudes, comportements, et stratégies associées à la préoccupation permanente, souvent obsessionnelle et pathologique, du poids et de l’esthétique corporelle, souvent due, à un rapport au corps erroné, une faible estime de soi, et une nécessité de prise de contrôle » (Vanessa, L et al. (2015), Troubles du comportement alimentaire et pratique de sports de remise en forme, revue STAPS). Ces troubles d’ordre psychopathologiques traduisent un comportement alimentaire anormal, dont les répercussions sont graves pour la santé physique et mentale. L’apparition de tels troubles sera toujours à appréhender de façon individuelle, propre à l’histoire de l’individu. 

 

Or, certains déterminants communs peuvent influencer l’apparition de tels troubles. La sphère psychologique en est un majeur, puisque souvent liés à une situation de mal-être, une mésestime de soi, des difficultés à gérer ses émotions, son rapport avec le monde extérieur, et surtout son rapport à soi, et la vision très souvent erronée de son image corporelle (dysmorphophobie), influencent fortement à des troubles de conduites alimentaires [3], [4]. La sphère socio-culturelle, est également l’un de ces déterminants, liée à la pression qu’exerce l’image de la société actuelle, et la comparaison entre celle-ci et nous-même (pression de l’idéal minceur, course à la performance par exemple). D’ailleurs plusieurs études [5], montrent que les TCA sont plus fréquents dans les milieux où le corps est idéalisé, et se trouvent au centre de l’activité professionnelle (danseurs, mannequins, sportifs de haut niveau…). Aussi, le contexte familial, peut aussi expliquer l’origine des TCA, concernant la relation et la place qu’occupe l’individu au sein de son cercle familial (conflits, humiliation, accès à l’autonomie, règles éducatives, exigences parentales…) [6], [7].

 

Il existe différents troubles dans les conduites alimentaires, allant chacun exprimer un certain mal-être, ou chercher à compenser un manque dans l’existence de la personne (tentative de coping). 

 

La plupart des conduites tendent toutes vers les mêmes objectifs, il y a principalement, la compensation (manger pour combler un mal être, faire taire ses émotions, oublier, trouver le réconfort…). Et, la restriction cognitive, exprimant la volonté ou le besoin d’un individu de tout maitriser, de garder ou d’avoir un certain type de contrôle sur sa vie, et notamment sur lui-même, ou du moins sur son aspect physique, son poids, cela en contrôlant ce qui passe ou non dans sa bouche 

 

Il existe plusieurs façons de décrire les troubles psychiques, correspondant à différents courants de l’histoire de la psychiatrie.  Deux classifications internationales des diagnostics psychiatriques sont utilisées : la classification internationale des maladies de l’Organisation Mondiale de la santé, dixième version (CIM-10), et le Diagnostic Statistical Manual, cinquième version (DSM-V), développé par l’Association américaine de psychiatrie. Elles proposent une description clinique de syndromes (ensemble de symptômes) mais ne tiennent pas compte de l’origine des symptômes, ni de la personnalité qui les accompagne. [8], [9]

 

Les troubles cliniques regroupent trois grands syndromes majeurs, l’anorexie mentale, la boulimie nerveuse et l’hyperphagie boulimique d’un côté, puis les troubles des conduites alimentaires non spécifiés (ou Eating Disorders Not Otherwise Specified) de l’autre. [DSM-V, 2013 ; Filaire et al., 2008].  

 

Nous nous intéresserons ici particulièrement à deux grands troubles principaux, à savoir, l’anorexie « mentale », et la boulimie « nerveuse ». 

 

Outre les critères diagnostic (Voir annexe 1 et 2), l’ « anorexie mentale », est à différencier de l’ « anorexie médicale » (liée à une perte d’appétit involontaire, souvent liée à un problème de santé comme un cancer, une infection, ou un trouble du métabolisme…). 

 

L’anorexie mentale, est quant à elle une maladie à part entière se caractérisant par le besoin obsessionnel de maigrir, profondément marqué par l’image du corps, et une préoccupation permanente vis-à-vis de la nourriture et de la minceur. Elle se traduit entre autres, par une force destructrice poussant au « refus de manger la quantité de nourriture nécessaire au maintien d’une masse corporelle minimale normale, avec une peur intense de prendre du poids » [10], [11], [12]. L’anorexie peut apparaître seule, ou accompagnée d’épisodes de boulimie, associés à une sensation de perte de contrôle, de profond sentiment de culpabilité, de dépression et d’angoisse, suivis d’une purge des calories absorbées par différentes stratégies. La plupart des anorexiques, intensifient la perte de poids, par le recours à l’hyperactivité physique (agitation, excitation, activité sportive…), l’utilisation de laxatifs et de diurétiques, la potomanie (le fait de boire des quantités hors normes de liquide (plus de 3 litres par jour)), et les vomissements (Anne-Laure, V. 2010, psychologie.com. Les troubles du comportement alimentaire).

 

En ce qui concerne la boulimie (voir annexe 3), il s’agit aussi d’un rapport « pathologique » à la nourriture, et au corps, se manifestant par l’ingestion excessive d'aliments, de façon répétitive, avec mise en place ou non de techniques compensatrices. Lorsque les épisodes d’hyperphagies (absorption de grandes quantités de nourriture en peu de temps) sont « suivis de comportements compensatoires inappropriés tels que : les vomissements provoqués, l’emploi abusif de laxatifs, diurétiques ou autres médicaments ; le jeûne ; et l’exercice physique excessif. ». On parlera alors de boulimie compensatrice, sinon d’hyperphagie boulimique (HAS, 2019. Boulimie, et hyperphagie boulimique, argumentaire).


Contrairement aux anorexiques, les personnes souffrant de boulimie ont généralement un IMC dans les limites de la normale en raison de la mise en place de comportements compensatoires. Elles présentent rarement un excès de poids. Leur repérage ne peut donc pas se faire sur la base de leur IMC. Or, ce trouble à des points communs avec l’anorexie, par la préoccupation excessive des formes corporelles et du poids. 

 

Dans la plupart des cas, ces troubles surviennent suite à un évènement dit « déclencheur » (traumatisme) survenant le plus souvent pendant l’enfance mais pas seulement. Les personnes qui souffrent de TCA présentent toutefois, des caractéristiques psychologiques et un profil type assez semblables, qui font que certaines personnes seront plus sujettes quant à l’apparition et au développement de tels troubles. 

 

Premièrement, on constate que les personnes sujettes au TCA, peuvent être des deux sexes, malgré une prépondérance du nombre de femmes touchées (due à la pression sociale axée sur la femme et son image de « femme objet »). On prendra soin de noter également, qu’une personne perfectionniste et rigide aura davantage de chance de développer ce type de trouble. En effet d’un point de vue psychologique, ces personnes éprouvent le besoin de contrôle sur tous les aspects de leur vie, et lorsque ce n’est pas le cas, cela peut tendre au pathologique. [13] 

 

Par ailleurs, on insistera sur un autre aspect souvent rencontré dans ce type « d’addictions comportementales », celui de l’addiction comme gestion du stress et notamment de la « désorganisation sociale » qui selon Alexander Bk dans « globalisation of addiction » (2000), serait un précurseur à l’addiction. Il faut comprendre le concept de désorganisation sociale comme un échec d’intégration social, faisant référence aux « interactions entre les expériences individuelles et de groupe, et la réaction du groupe (adaptation, rejet) face aux individus » [14]. Lorsqu’il y a désorganisation sociale et donc un manque un tant soit peu d’intégration, l’individu demeure en lutte constante pour rétablir cela. Certaines fois, et davantage dans une société comme la nôtre, cette intégration est difficile voir rendue impossible, et donne lieu à la création de conduites dite d’adaptation, représentant alors des substituts de modes de vie (addictions, repli sur soi, troubles anxiodépressifs, TCA…). Ainsi, afin de « trouver une meilleure intégration et de mieux accepter les contraintes quotidiennes, les personnes « désorganisées » cherchent des identités transitoires ». 

 

Par conséquent, l’apparition et le maintien de tels troubles et conduites seraient une forme d’adaptation aux conditions de vies difficiles, et à tout ce que traversent la personne. Et, ainsi ces addictions dites comportementales, représenteraient des formes d’adaptation en rapport notamment avec le culte de la performance (résultant de notre perpétuelle recherche de reconnaissance et d’estime, selon Alain Ehrenberg, 1991), et au désir conscient (ou inconscient) de soulager un malaise intérieur. 

 

Par conséquent, les troubles du comportement alimentaire sont de vraies pathologies résultant de la psychopathologie, et touchent des personnes dont le profil psychologique est plus fragile que d’autres. Ces addictions comportementales seraient donc un moyen de « coping » face à des difficultés d’ordre existentielle relevant du psychopathologique. 

 

Or, nous connaissons tous désormais le lien entre les TCA, et le rapport au sport et sa pratique intensive comme stratégie compensatrice. Cependant, nous allons découvrir, que la relation peut-être inverse, notamment dans le milieu du sport professionnel. 


 

  1. Sport et TCA, les liaisons dangereuses ? 

 

Dans les esprits, pratiquer une activité sportive est gage de bonne santé. Mais quand la pratique s’intensifie et que la course à la performance vire à l’obsession, certains peuvent basculer dans des comportements compulsifs associés à des troubles du comportement alimentaire (TCA). En effet, les sportifs sont particulièrement exposés aux TCA, notamment les sportifs de haut niveau, dont l’enjeu de la performance et la réussite passe avant tout. Il faut savoir, que le sport malgré tous les bienfaits physiques, psychologiques et mentaux, est aussi la porte ouverte aux addictions comportementales, tels que la bigorexie (addictions et dépendance au sport), et TCA. Mais comme le plus souvent dans ces addictions, le sport en lui-même n’est pas le problème, il s’agit plutôt de tout un ensemble de situations auxquels font face les sportifs professionnels, qui favorisent au développement de tels troubles. 

 

Tout comme nous l’avons précisé précédemment, il existe en dehors du contexte sportif, un profil de personnalité type du sportif pouvant augmenter la vulnérabilité. On retrouve ainsi, une exigence extrême, et une attitude perfectionniste « qualité appréciable pour optimiser la préparation physique et technique, mais s’il porte également sur l’alimentation et l’image corporelle, il peut alors induire des comportements excessifs » [15]. L’insatisfaction envers lui-même, et « l’insatisfaction corporelle vis-à-vis de l’image que renvoie la silhouette (par rapport à la norme athlétique entretenue dans le milieu sportif) » tout cela au milieu d'une pression culturelle intense axée sur le rôle majeur de l'image du corps dans la réussite. 

 

A cela, s’ajoute ensuite « certaines spécificités de la pratique sportive [apparaissant] comme de réels facteurs de risque de survenue de troubles du comportement alimentaire » (Christophe Hausswirth, et al. 2012, Les troubles des conduites alimentaires). 

 

Tout d’abord, on pourra noter les spécificités de contraintes de poids, jouant un rôle crucial particulièrement dans les disciplines exigeant un morphotype particulier. Les sports artistiques comme la danse, la gymnastique, le patinage artistique, et la natation synchronisée, font partis de ces exigences où la minceur est exigée. D’autres pratiques comme les sports à catégories de poids (lutte, judo, boxe…), sont tout aussi drastiques, quant à la nécessité de respecter sa catégorie au détriment de ne pas pouvoir participer, et poussent alors les sportifs à subir des régimes yoyo (ou jeûne) tout au long de leur carrières. Et cela, au péril de leur santé physique et mentale. 

 

Ces contraintes finissent par entretenir une préoccupation excessive vis-à-vis du poids ou de l’image corporelle. De même que, les fluctuations rapides du poids, entre des périodes de restriction énergétique et des phases d’abondance, finissent par déstabiliser l’alimentation des sportifs et amènent peu à peu à des comportements obsessionnels. 

 

Ensuite, s’ajoute un autre moyen de pression pour ces sportifs. En effet, le milieu sportif prône un idéal basé sur l’ « apparence athlétique », qui même indépendamment des contraintes liées au poids de certaines disciplines, vise à entretenir le « culte du corps athlétique, perçu comme une norme exigée » et indissociable du succès.

 

En outre, Il faut savoir que les sportifs sont souvent malmenés psychologiquement, de part de nombreux phénomènes d’insatisfactions. Le stress des compétitions auxquels ils font face, la pression de leur entourage, et des entraîneurs, le risque de blessures, et de dépressions en cas de repos forcés, ou de défaites, sont tout autant de facteurs qu’il faut savoir gérer. Car une mauvaise gestion des émotions constitue également un « élément de fragilité », à travers lequel il pourra y avoir un besoin de compensation.  

 

Par ailleurs on retrouve également, tout comme pour les femmes dans la société actuelle, l’image de certains athlètes ou personnalités, présentés comme des modèles, dont la « médiatisation excessive » « peut parfois inciter les sportifs à leur ressembler, ce qui renforce le sentiment de frustration vis-à-vis de l’image corporelle » (Christophe Hausswirth, et al. 2012, Les troubles des conduites).

 

Toutefois, les entraineurs ont également une part de responsabilité dans l’apparition de ces troubles. Souvent peu informés, ou seulement consciemment désireux de minimiser les impacts, ils poussent leurs sportifs dans des conduites dangereuses, dans le but de toujours faire plus, (régimes drastiques, jeûnes, surentraînement, et même dopage), poussant ainsi le corps au-delàs de ses limites. Aussi, bien souvent, la préparation mentale est négligée, l’aspect psychologique n’étant pas perçu comme un facteur de performance, ils ont des conduites et propos souvent trop durs, et ne mesure pas l’impact de leurs paroles. « Dans une étude menée sur des gymnastes étudiantes, 67% se sont entendues dire par leur entraineur qu’elles étaient trop grosses et 75% ont eu recourt à des stratégies de perte de poids reposant sur des vomissements, un abus de laxatifs, et diurétiques ». Ce genre de discours, peuvent avoir l’effet d’un choc déclencheur de troubles du comportement alimentaire. [16]

 

D’autres études ont tenté de dégager les pratiques sportives davantage à risques de développer des TCA, que d’autres (voir Annexe 3). Parmi l’une d’elle, étudiant la relation entre les sports dits « esthétiques » (danse, gymnastique, gymnastique rythmique et sportive [GRS], natation synchronisée, aérobic...) et le poids corporel. Il s’est avéré que « les femmes du groupe des sports esthétiques [manifestaient] plus de préoccupations à l’égard de leur poids que celles du groupe des sports « non esthétiques » (volley-ball, football, base-ball, softball, hockey, tennis, arts martiaux), et [que] cette préoccupation est majorée dès l’âge de 7 ans ». De plus, les danseuses et les pratiquantes de haut niveau, et cela, indépendamment de leur indice de masse corporelle (IMC) étaient les plus à risque. Par conséquent, il en a été déduit, que la nature du sport est susceptible d’influencer d’une part la santé, et d’autre part le devenir psychologique des sportifs, et notamment de manière plus marquée à un âge précoce. [17]

 

Parallèlement, de récentes études ont fait le lien entre les TCA et la tendance générale aux comportements addictifs tels que la bigorexie (pratique de sport intensive), cela notamment chez les coureurs. 

 

Toutefois, il est difficile pour ces sportifs (et leur entourage) de réaliser l’anormalité de leur comportement, du moins dans les premiers temps, puisque la rigidité des comportements alimentaires, allant jusqu’à l’adoption de méthodes restrictives extrêmes, répond non seulement aux contraintes de la discipline, mais également à la recherche de maîtrise, ce qui constitue un terrain propice au développement des TCA, qui s’installent souvent dans le déni. 

 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, un terme spécifique au milieu sportif est désigné pour qualifier l’anorexie. Lorsque cela touche au domaine sportif, on parle souvent d’« anorexia Athletica ». La perte de poids est, dans ce cas, d’apparition plus lente et les troubles sont souvent plus discrets et progressifs, que l’anorexie mentale (plus rapide et évidente cliniquement). Son évolution est donc insidieuse et peut donc échapper à l’entourage. 


La différence existante entre les hommes et les femmes concernés par les TCA est significative, même si de plus en plus d’hommes en sont sujet, le « rapport semble être de quinze femmes pour un homme souffrant de TCA ». Mais cette différence s’explique surtout par des facteurs comme « l’estime de soi, le perfectionnisme et la pression sociale » plus prononcés chez les jeunes femmes (adolescentes), tandis que, seuls le perfectionnisme et la pression sociale jouent un rôle prépondérant chez le garçon.

 

 Par conséquent, le monde sportif de haut niveau, mais pas seulement, présente un environnement propice au développement de troubles du comportement alimentaire, on parle dans ce cas de conduite « réactionnelle » (cas ou le sport est la cause de tels troubles) et particulièrement, l’anorexie et la boulimie. 

 

Or, l’inverse existe aussi. Les relations entre le sport et les TCA sont minces, et il est souvent difficile de savoir réellement dans quels cas, le sport est une cause ou un moyen pour le sportif. Toutefois, dans le monde professionnel du sport, il en est souvent le déclencheur. On retiendra d’ailleurs, que le sport et son contexte, favorise de façon générale, au développement de conduites obsessionnelles et addictives comme, la bigorexie, et même le dopage, autant de facteurs intriqués, dans les liaisons dangereuses du sport et des TCA. Et, comme toute addiction même comportementale, il existe des effets secondaires, et une prise de risque souvent périlleuse pour la santé.


 

  1. Limites et conséquences des TCA ? 

 

Le succès de ces pratiques est illusoire et temporaire, et le retour à la réalité pour le sportif, se fait souvent accompagné de lourdes conséquences, parfois mortelles.

 

En effet, le corps a ses limites, et les TCA, à long terme, induisent de lourdes conséquences (voir annexe 5 et 6). La nutrition sportive nécessite une bonne connaissance et maîtrise du sujet, ainsi qu’une bonne connaissance de soi-même. Or, les sportifs atteints de TCA, ne sont pas à l’écoute de leur corps, et de ses besoins.

 

Tout d’abord, des carences énergétiques, macro- et micronutritionnelles, d’autant plus importantes chez les sportifs (dans le cas d’anorexies et boulimies compensées) qui voient leurs besoins nutritionnels accrus par une pratique sportive intensive. Les apports caloriques étant insuffisants, amènent à la perte de poids. Bien souvent, les glucides et les lipides sont bannis, alors qu’ils sont pourtant essentiels. Des carences en vitamines, minéraux et oligo-éléments sont régulièrement observées. « Les conséquences sont alors sérieuses, avec des déficits hormonaux, une ostéoporose, des troubles immunitaires, ainsi que des risques infectieux augmentés » et bien d’autres. A savoir que, les vomissements répétés provoqueront aussi des perturbations électrolytiques et des complications somatiques. 

 

De plus, concernant la population féminine les conséquences liées au TCA sont d’autant plus néfastes, facilitant la survenue de la « triade de l’athlète » caractérisée par un amaigrissement (accompagnée souvent d’une restriction alimentaire (TCA)), d’une aménorrhée (absence de règle ou perturbation du cycle menstruel), et d’ostéoporose (troubles du métabolisme osseux). « D’ailleurs, les sportives qui présentent un risque de développer des TCA et qui souffrent de perturbations du cycle menstruel sont également celles qui sont victimes de blessures répétées ». [18]



Pour continuer, ces troubles pourront également conduire, à des conséquences sur les performances, avec l’accroissement du risque de blessures (blessures de fatigue), et fractures osseuses (par altération de la Densité Minérale Osseuse), jusqu’aux lésions et déchirures musculaires graves et/ou définitives (par la difficulté de récupération). Mais, également à des traumatismes chroniques comme les tendinites, le risque d’épuisement général (diminution des capacités d’entraînements par faiblesse physique et psychologique), l’ostéochondrose (anomalie de croissance de l’os et du cartilage, chez les individus encore en pleine croissance), la diminution des fonctions physiologiques et cognitives, et même un risque accru de tomber dans les dépendances à des produits anabolisants (tels que l’érythropoïétine ou EPO, et les protéines) sont aussi redoutables. 

En ce qui concerne la boulimie, on observe fréquemment des troubles digestifs. « L’accès boulimique s’achève lorsqu’il déclenche une douleur abdominale, lorsque les aliments ne sont plus disponibles, ou lorsqu’un événement extérieur survient et stoppe le comportement ». [19]

 

Ces épisodes entraînent des « douleurs et des pesanteurs abdominales, des nausées et des vomissements, ainsi que des sensations désagréables d’inconfort et de difformité ». Par ailleurs, certains troubles du cycle menstruel sont relevés, ainsi que des troubles de l’humeur (sous forme d’épisodes dépressifs). Des anomalies peuvent également se former, le manque de potassium (troubles électrolytique), conduira par exemple à des troubles cardio-vasculaires, avec perturbation du rythme cardiaque...  

 

Parallèlement, viennent s’associer à ces conduites alimentaires pathologiques des sentiments violents de culpabilité, de dégoût, de honte…

 

Aussi, la dynamique sociale d’un anorexique ou boulimique, est dans la plupart des cas impactée. Et, bien souvent, l’addict entre dans un cercle vicieux qu’il est le seul à ne pas voir, il est dans le déni total de la réalité. Les atteintes psychologiques représentent des risques majeurs quant à la santé et au devenir du dépendant sportif.


En outre, on retrouvera, bien évidemment, des conséquences sur les performances comme vue précédemment, une fatigue chronique (physique et psychologique), une augmentation de la fréquence des infections, une diminution des fonctions reproductives, et blessures et accidents à répétition. Toutes ces conséquences, signent « le dépassement de la frontière entre l’extrême et l’excès ». 

 

Par conséquent, les TCA chez les sportifs ne laissent pas indemne, la santé physique, psychologique, et sociale de l’individu est concernée, dont l’évolution est alarmante, « 44 % des cas observés récupèrent correctement ; 5 % de mortalité par dénutrition après dix ans d’évolution pour l’anorexie de type restrictif ; 10 % de malades boulimiques décèdent de dénutrition aggravée et d’hypokaliémie après dix ans d’évolution ». Ainsi, les TCA ne sont pas à prendre à la légère. Et nécessitent une véritable prise en charge, un suivi rigoureux. Et une prévention plus marquée dans le monde du sport de haut niveau, ou non. 

 

Conclusion

 

Par conséquent, le sport et les troubles du comportements alimentaires entretiennent une liaison bien plus dangereuse que nous ne l’aurions imaginé. Et, malheureusement la dimension psychologique reste encore trop souvent négligée dans le milieu sportif. Il serait sans doute, appréciable que les entraîneurs remettent à l’ordre des priorités, l’importance de la dimension psychologique dans les critères de performances et de succès de leurs sportifs. Car, même si l’origine et les causes ayant menés à leur développement sont différentes ce type de dépendance et d’addictions comportementales est destructeur, et même si tout le monde n’est pas « addict », tout le monde est « addictable ». Ces troubles entraînent en effet chez ces sportifs, une rupture de l’équilibre des constantes métaboliques, biochimiques, psychologiques, et sociales, et lorsqu’il n’y a plus d’équilibre interne et externe, une spirale, risquant le point de non-retour se met en place. 

 

De plus, bien que difficile à diagnostiquer, le nombre d’anorexiques et/ou boulimiques est de plus en plus élevé dans le monde sportif. Sortir de cette dépendance n’est pas chose facile, car il faut prendre en compte tous les changements occasionnés, qui ne sont pas sans conséquences. La prise en charge se doit d’être réalisée le plus rapidement possible, et se doit d’être multidisciplinaire (médecin spécialiste, psychologue, nutritionniste, psychothérapeute…). Mais avant tout, il faudra d’abord, une prise de conscience, car un malade qui s’ignore ne guérit pas. 

D’autres méthodes pourraient également être utilisées comme les thérapies cognitivo-comportementales (TCC). En permettant de redéfinir les interactions entre les pensées, les comportements, et les émotions, et ainsi de modifier les schémas cognitifs, ce qui pourrait représenter une bonne thérapie.

 

Aussi, la prévention se doit d’être mise en avant, avec un dépistage précoce, ce qui légitimise la nécessité d’un suivi médico-psychologique régulier du sportif. Les facteurs de risques doivent être identifiés, et toute fluctuation de poids corporel doit retenir l’attention. Aujourd’hui, des questionnaires validés (comme le « EAT26 » (Eating Attitude Test)) sont utilisés pour étayer le diagnostic. De même que, depuis 2006, la dimension psychologique a été introduite, les athlètes doivent réaliser un bilan psychologique systématique car considérés comme plus vulnérables (système instauré par le Ministère de la Santé et des Sports). Le but étant, d’avertir et de détecter si le sportif de haut niveau présente des difficultés psychologiques liées à l’activité physique et ainsi de prévenir ce genre de troubles. 

 

Toutefois, cela ne suffit toujours pas, puisque le nombre de TCA continue d’augmenter. Des mesures préventives, dès la genèse et tout au long du suivi des athlètes sont nécessaires, comme encourager l’éducation nutritionnelle des sportifs et promouvoir l’importance d’une alimentation adaptée, ne pas peser les sportifs en public, faire superviser les programmes de perte de poids par un professionnel de la nutrition, dissocier la perte de poids au gain de performance systématique… « Manger n’est pas que se nourrir ! » et l’équilibre mental du sportif passe aussi par l’absence de privation. Il serait également intéressant de réenvisager la formation des entraîneurs en y introduisant la dimension psychologique, importante, à l’exercice de leur profession. En outre, il faut être vigilent, car « le sport porte en lui-même la liberté de l’excès » (baron P. de Coubertin, 1922).

 

 

Bibliographie

 

Sites internet : 

https://www.hassante.fr/upload/docs/application/pdf/201909/boulimie_et_hyperphagie_boulimique recommandations.pdf

  • Christophe Hausswirth, et al. 2012, Les troubles des conduites alimentaires, Nutrition et performance en sport, INSEP : https://books.openedition.org/insep/1217 [15]

  • Anne-Laure, V. 2010, psychologie.com. Les troubles du comportement alimentaire. 

  • N. Crépin, « les dangers de la dépendance au sport ». INSEP,  

 

Livres : 

  • Dr, Caroline Payot-Podevin, 2009. Le sport au féminin - Les troubles du comportement alimentaire, p81-97. [18]

  • VELEA, D. (2002). L’addiction à l’exercice physique : Conduites dopantes. Psychotropes, 2002, 8 (3-4) : 39-47 [14]

  • Lise Boyer et al. La bigorexie ou l’addiction au sport, mieux comprendre cette addiction positive, 2019. [5], [13]

  • LUCIEN, E. (2009). Sport et dépendance : les liaisons dangereuses. Tribune de Genève du 9 janvier 2009. [26]

  • Jean-Louis Pedinielli et al. Psychopathologie des addictions, 2017. 

  • S. Pétragut, B. Guérineau, « De la prise de risques à l’addiction chez l’adolescent sportif », p.127-135, Addictions chez l’enfant et adolescent.  C. Stheneur, G. Picherot, 2014. [14],

 

Cours personnels : 

  • Bethus Ingrid. (2014). Cours de Neuropsychologie - Le comportement alimentaire. Licence 2, UFRLASH Nice [1], [2], [3]

  • Jade Bahuaut. (2020), Cours de nutrition du sportif, TCA. [12], [16]


 

Articles : 

  • DR. Patrice Eche et al. Psychom. Les troubles des comportements alimentaires (TCA). http://www.epsetampes.fr/fileadmin/user_upload/fichiers/PSYCOM_TroublePsy_TCA_WEB.pdf [4], [6], [8], [10], [17]

  • Vanessa, L et al. 2015. Troubles du comportement alimentaire et pratique de sports de remise en forme, revue STAPS. 

  • S. Afflelou, (2009). Place de l’Anorexia athletica chez la sportive intensive, Archive de pédiatrie, Janv-2009. 

  • Dr Didier Chapelot, Troubles du comportement alimentaire du sportif, Anorexie, boulimie, binge eating, triade de l’athlète. Physiologie du comportement alimentaire, UFR SMBH, Bobigny, 2011. [19]

 

Vidéo : 

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